vendredi 15 janvier 2016

Culotte glacière




Ce matin, il fait un froid de gueux. Pas plus de 22°... Et du celsius, pas du fahrenheit ! Alors par la fenêtre, je vois que Fon a mis son ignoble casquette de laine, ce genre de casquette avec assez de volume à l'arrière pour y cacher une demie miche de pain. Une casquette de Poulbot, de Gavroche. Avec sa peau mate et cette casquette, Fon a l'air d'un travailleur immigré hydrocéphale. Pas terrible.

Il faut dire que dans ma famille, le préjugé contre les casquettes ne date pas d'hier. La faute aux portiers, chefs de train, concierges, chauffeurs particuliers avec lesquels notre petite bourgeoisie ne voulait pas se compromettre. Et plus tard, les années 1930, les ouvriers du front populaire. Difficile de lutter contre son éducation.

Le pire est que Fon a affublé le bébé d'un bonnet de grosse laine avec un pompon. On sent qu'on va bientôt partir au ski…

Je m'étonnerai toujours de la capacité des thaïs à porter des vêtements chauds en pleine canicule. Pull-overs, vestes de jeans, écharpes, et aussi ces incroyables cagoules noires que portent les ouvriers en plein cagnard. Comme si le thermostat de leur hypothalamus était coincé sur "Très froid".

Ce matin, je vais à Korat à moto. Vêtu d'un simple t-shirt, je trouve la température idéale, c'en est presque jouissif. Nous roulons comme des fous… l'aiguille du compteur bloquée sur cent.

- Tu m'arrêteras au Big C [la marque Casino en Thaïlande], quand on sera en ville, me dit Fon. Pourquoi ? Parce qu'elle veut acheter une casquette à Nam. Là, je la congratule :
- Oui, c'est mieux que le bonnet, très utile pour quand il tombera de la grêle…

Évidemment, je ne connais pas le mot "grêle", qui pourtant existe en thaï ! J'utilise le mot glace, mais elle comprend le sens de ma phrase. Peut-être pour cette raison, elle décide d'attendre que la prochaine tempête de neige se précise un peu.

Bien avant d'arriver à l'étal de la petite vendeuse ambulante chez laquelle j'achète mon jus d'orange, Fon reçoit un coup de fil de sa mère. Elle décroche, et tandis que je zigzague entre les voitures, les fesses tranquillement posées sur la place passager de la moto, Fon commence une conversation qui va durer plus de dix minutes. Elle a quitté sa mère il y a trois quarts d'heure. Que peuvent-elles bien se dire ? Mystère.

Mais revenons deux ans en arrière. Ma première rencontre avec Fon s'est déroulée à Korat. J'avais passé deux jours dans l'est, à quarante kilomètres de Buri Ram, ou j'avais eu un meeting avec une femme totalement inintéressante - de celles qui donnent une si mauvaise opinion des femmes thaïes. J'ai donc abrégé autant que le permet la politesse. J'avais plusieurs autres meetings prometteurs à Udon Thani, dans le nord du pays. De Buri Ram, la route la plus directe vers Udon ne passe pas par Korat. Mais les messages de Fon, son mode relationnel très clair et les photos qu'elle m'a envoyées m'ont décidé à faire un gros crochet et m'arrêter dans sa ville, pourtant cotée d'une valeur touristique nulle.

Elle m'avait fixé rendez-vous à l'Amazon café du Mall, un endroit où on sert des cafés et boissons aux fruits un peu sophistiqués. J'arrive, je m'installe, je regarde autour de moi. Il y a deux filles à la table d'à côté. Je scrute les visages aussi discrètement que possible - je n'ai jamais vu Fon qu'en photo, et parfois, on a de mauvaises surprises. Mais non, les deux filles n'ont définitivement rien à voir avec elle. J'attends. Un quart d'heure passe. Je commence à m'inquiéter et décide d'appeler… mais je sais que Fon ne parle quasiment pas anglais. Je demande aux deux filles si elles parlent anglais - un peu, répondent-elles. Je leur explique la situation, je compose le numéro de Fon et je leur passe le téléphone. Sonnerie. De l'autre côté, on décroche. Et là, sans mentir, Fon et la fille ont passé cinq minutes à se parler. J'ai pensé que par un hasard extraordinaire, elles se connaissaient. Mais pas du tout. Elles ont quand même trouvé matière à bavasser pendant cinq bonnes minutes - largement de quoi se demander ce qui se passe. Finalement, la fille a raccroché, et m'a dit en trois secondes que Fon était en retard, venait de loin, s'excusait, allait arriver.

La suite, tu la connais. Fon et ses quarante kilos sont entrés dans ma vie comme un quinze tonnes dans une vitrine. Nous sommes allés à Udon dans la foulée, juste pour le plaisir, je n'avais plus rien à faire là-bas. Et nous ne nous sommes plus quittés. Alors oui, elle cause, elle cause et elle met une casquette de cheminot quand il fait 22 à l'ombre. Mais je survis…


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