vendredi 15 janvier 2016

Culotte glacière




Ce matin, il fait un froid de gueux. Pas plus de 22°... Et du celsius, pas du fahrenheit ! Alors par la fenêtre, je vois que Fon a mis son ignoble casquette de laine, ce genre de casquette avec assez de volume à l'arrière pour y cacher une demie miche de pain. Une casquette de Poulbot, de Gavroche. Avec sa peau mate et cette casquette, Fon a l'air d'un travailleur immigré hydrocéphale. Pas terrible.

Il faut dire que dans ma famille, le préjugé contre les casquettes ne date pas d'hier. La faute aux portiers, chefs de train, concierges, chauffeurs particuliers avec lesquels notre petite bourgeoisie ne voulait pas se compromettre. Et plus tard, les années 1930, les ouvriers du front populaire. Difficile de lutter contre son éducation.

Le pire est que Fon a affublé le bébé d'un bonnet de grosse laine avec un pompon. On sent qu'on va bientôt partir au ski…

Je m'étonnerai toujours de la capacité des thaïs à porter des vêtements chauds en pleine canicule. Pull-overs, vestes de jeans, écharpes, et aussi ces incroyables cagoules noires que portent les ouvriers en plein cagnard. Comme si le thermostat de leur hypothalamus était coincé sur "Très froid".

Ce matin, je vais à Korat à moto. Vêtu d'un simple t-shirt, je trouve la température idéale, c'en est presque jouissif. Nous roulons comme des fous… l'aiguille du compteur bloquée sur cent.

- Tu m'arrêteras au Big C [la marque Casino en Thaïlande], quand on sera en ville, me dit Fon. Pourquoi ? Parce qu'elle veut acheter une casquette à Nam. Là, je la congratule :
- Oui, c'est mieux que le bonnet, très utile pour quand il tombera de la grêle…

Évidemment, je ne connais pas le mot "grêle", qui pourtant existe en thaï ! J'utilise le mot glace, mais elle comprend le sens de ma phrase. Peut-être pour cette raison, elle décide d'attendre que la prochaine tempête de neige se précise un peu.

Bien avant d'arriver à l'étal de la petite vendeuse ambulante chez laquelle j'achète mon jus d'orange, Fon reçoit un coup de fil de sa mère. Elle décroche, et tandis que je zigzague entre les voitures, les fesses tranquillement posées sur la place passager de la moto, Fon commence une conversation qui va durer plus de dix minutes. Elle a quitté sa mère il y a trois quarts d'heure. Que peuvent-elles bien se dire ? Mystère.

Mais revenons deux ans en arrière. Ma première rencontre avec Fon s'est déroulée à Korat. J'avais passé deux jours dans l'est, à quarante kilomètres de Buri Ram, ou j'avais eu un meeting avec une femme totalement inintéressante - de celles qui donnent une si mauvaise opinion des femmes thaïes. J'ai donc abrégé autant que le permet la politesse. J'avais plusieurs autres meetings prometteurs à Udon Thani, dans le nord du pays. De Buri Ram, la route la plus directe vers Udon ne passe pas par Korat. Mais les messages de Fon, son mode relationnel très clair et les photos qu'elle m'a envoyées m'ont décidé à faire un gros crochet et m'arrêter dans sa ville, pourtant cotée d'une valeur touristique nulle.

Elle m'avait fixé rendez-vous à l'Amazon café du Mall, un endroit où on sert des cafés et boissons aux fruits un peu sophistiqués. J'arrive, je m'installe, je regarde autour de moi. Il y a deux filles à la table d'à côté. Je scrute les visages aussi discrètement que possible - je n'ai jamais vu Fon qu'en photo, et parfois, on a de mauvaises surprises. Mais non, les deux filles n'ont définitivement rien à voir avec elle. J'attends. Un quart d'heure passe. Je commence à m'inquiéter et décide d'appeler… mais je sais que Fon ne parle quasiment pas anglais. Je demande aux deux filles si elles parlent anglais - un peu, répondent-elles. Je leur explique la situation, je compose le numéro de Fon et je leur passe le téléphone. Sonnerie. De l'autre côté, on décroche. Et là, sans mentir, Fon et la fille ont passé cinq minutes à se parler. J'ai pensé que par un hasard extraordinaire, elles se connaissaient. Mais pas du tout. Elles ont quand même trouvé matière à bavasser pendant cinq bonnes minutes - largement de quoi se demander ce qui se passe. Finalement, la fille a raccroché, et m'a dit en trois secondes que Fon était en retard, venait de loin, s'excusait, allait arriver.

La suite, tu la connais. Fon et ses quarante kilos sont entrés dans ma vie comme un quinze tonnes dans une vitrine. Nous sommes allés à Udon dans la foulée, juste pour le plaisir, je n'avais plus rien à faire là-bas. Et nous ne nous sommes plus quittés. Alors oui, elle cause, elle cause et elle met une casquette de cheminot quand il fait 22 à l'ombre. Mais je survis…


mercredi 13 janvier 2016

Les règles du commerce thaï, à un pied de dragon près


L'autre jour, je veux commander des fenêtres d'une marque donnée dans un grand magasin de matériaux. Le charmant jeune homme qui nous sert regarde dans ses tableaux de bord :
- Non, je suis désolé, il n'y en a plus.
- Mais alors, quand y en aura-t-il ?
Il se tortille :
- Je ne sais pas. Peut-être jamais.
Je lui demande de téléphoner à l'usine, au distributeur. 
- Non, ce n'est pas possible.
C'est vrai qu'on est samedi. Je comprends à ses dires que la situation est désespérée. D'autant qu'il me recommande de me rabattre sur une autre marque - qui ne fait pas du tout les mêmes produits. Trois jours après, je reviens, on téléphone à l'usine, et je comprends qu'il s'agit d'un des fabricants les plus distribué en Thaïlande, dont le manque de stock et surtout l'absence de suivi auraient été hautement improbable. Le vendeur l'ignorait-il ? Peu vraisemblable.

Rye a eu un problème un peu similaire. Dans le même magasin. On lui a dit que la porte de douche qui était en exposition n'était plus en stock. Il faut la commander, rétorque-t-il. Ce n'est pas possible, la société ne produit plus. Elle a fermé.
- Mais quand même, insiste-t-il, je pourrais acheter la porte qui est en démonstration ?
On lui répond que non, parce qu'il en faut bien une pour mettre en démo !...

En revenant à la charge le jour suivant, Rye apprend que Global Thaïland a dû acheter un container de quatre mille portes qu'il a ventilées sur toutes ses succursales. Maintenant, le stock est épuisé, et il faudrait passer une nouvelle commande de quatre mille portes. Et le vendeur de notre Global espère que dans la prochaine livraison - dans un mois ou dans dix ans, il y aura des portes identiques à celle qu'il a déjà en expo. Bel optimisme…

Toujours dans le même magasin, où je traîne beaucoup, construction de maison oblige, je demande le prix des tôles pour le toit. N'imagine pas que j'aie demandé la clé du champ de tir ! Les tôles, en Thaïlande, c'est la couverture de
soixante dix pour cent des maisons, à un pied de dragon près. Et le rayon des tôles n'est pas un petit comptoir dans un coin, c'est deux cent mètres carrés. Mais on me dit poliment que le vendeur qui s'occupe des tôles n'est pas là aujourd'hui. Il faut que je revienne demain.
- Il n'y a qu'un seul vendeur qui connaisse le prix des tôles ?
Eh bien oui, il n'y en a qu'un seul pour tout le magasin, qui emploie plusieurs centaines de vendeurs. Cela ne semble étonner personne. Il s'agirait d'un microscope à balayage électronique, je comprendrais. Mais des tôles...?

Paresse ?

Autre gag, dans un autre magasin, je m'intéresse à une fenêtre et j'en demande le prix. Ce n'est pas possible, me dit-on.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il faut que vous donniez les dimensions pour qu'on puisse connaître le prix.
- Bon, alors combien coûte celle qui est en exposition.
- Je ne sais pas. Pour le savoir, il faut que vous la commandiez.
- Je ne vais pas la commander si je ne sais pas le prix.
- Mais il faut commander, si vous voulez savoir le prix...
Je finis par obtenir qu'il calcule - ou fasse calculer, un bureau plus loin - le prix d'une fenêtre d'une taille donnée. Et je m'interroge : qu'est-ce qui n'a pas fonctionné, dans sa tête ? Les thaïs prennent des commandes sans savoir combien cela va leur coûter ? Difficile à croire. Paresse ?

En tout cas, on a l'impression que le client est loin d'être roi. Comme si dans la mentalité ambiante, un gros magasin, du fait de sa capacité à brasser des millions, était a priori dans une position de domination de ses clients, et qu'il pouvait les traiter à sa guise. Il me semble que ce respect de la hiérarchie ploutocratique est un trait largement distribué de la mentalité locale. Sans doute parce que si quelqu'un est riche (et chanceux), cela veut dire qu'au cours de sa vie antérieure, il s'est bien conduit, selon la doxa bouddhiste.

Il n'y a d'ailleurs pas de politique bien agressive pour attirer les chalands dans les magasins. L'autre jour, je trouve une promotion sur le net dans le magasin Do Home. Je m'y rends, après avoir bien vérifié que j'étais dans la limite des dates de la promotion. Je vais au rayon qui m'intéresse, et là, surprise, il n'y a pas de promotion. Je demande ce qui se passe, avec l'impression de remuer du caramel avec un brin de paille. Finalement, on m'explique que la promotion a lieu dans un autre magasin. Rye fait la même expérience : on lui dit carrément qu'il n'y a jamais eu de promotion et qu'il doit payer le prix normal.

attitude commerciale

Cette absence d'attitude commerciale envers le client, qu'un farang prendra facilement pour de l'irrévérence, s'observe quotidiennement. Ce qui semblerait naturel en occident n'a pas cours ici. Rye, qui va acheter quinze mille parpaings (ce qui est vraiment beaucoup) se voit refuser la moindre ristourne, ou au moins un allégement de la facture du transport. Et si après avoir discuté précisément prix et qualité pour une commande importante dans un magasin, je pars en laissant entendre que je vais finalement aller voir la concurrence parce que je ne suis pas tout à fait content des propositions qu'on me fait, aucun geste pour me proposer un arrangement.

Un autre jour, je commande une livraison de parpaings dans un magasin de matériaux ouvert en pleine cambrousse. C'est une petite boutique poussiéreuse qui m'a été recommandée par Rye. Dans cette boutique, le boss est une femme, et elle travaille avec ses deux gamines - tout comme l'épicerie d'à côté.

Manque de chance, à cinquante mètres de la maison, le camion crève. Pour réparer, il dépose les parpaings chez le voisin. Et s'en va… après que j'aie eu la bêtise de payer la facture. Quelques jours après, le camion-grue du même magasin fait une livraison de parpaings pour Rye, juste à côté. Je demande au chauffeur s'il ne peut pas terminer la livraison et rapprocher nos parpaings du chantier. Non, évidemment, il faut passer par le boss… qui explique qu'il est tard, que tout le monde est occupé. On téléphone le surlendemain. Non, toujours pas possible, ils sont occupés. On ne sait pas quand ils arrêteront d'être occupés. Pourtant, ça ne fait pas l'affaire de nos ouvriers, déplacer six tonnes à la main, sur cinquante mètres. Je demande à Fon comment elle voit les choses :
- On ne commandera plus chez eux, c'est bien simple !
Je lui demande si elle va en informer la responsable du magasin, si elle va lui donner un ultimatum - une commerçante éclairée devrait comprendre qu'elle a tout intérêt à conserver un client qui va continuer à consommer chez elle. Fon refuse catégoriquement : "ce ne serait pas poli". Voilà qui ne va pas aider à rendre les commerçants plus commerçants !

Finalement, je décide de refaire une commande - parce qu'on a réellement besoin d'autres sacs de ciment - et de demander à ce qu'à l'occasion, le camion-grue se déplace pour rapprocher les parpaings. Le magasin accepte. Nous verrons ce qu'il en est. En tout cas, s'il ne déplace pas les parpaings, je ne paye pas ! Fon est effrayée par la détermination qu'elle lit dans mes yeux ! Ta-ta-taaa ! A suivre…

Encore un exemple de mon décalage : je demande la livraison d'un certain nombre de portes et fenêtres. Une commande importante. Lorsque je règle, j'indique que je reviendrai dans deux jours faire d'autres achats dont j'aimerais qu'ils fassent partie du même voyage - parce qu'aujourd'hui, je n'ai plus le temps.
- Ah non, ce n'est pas possible, il faut payer un autre transport. On ne peut pas ajouter des items à un chargement.
Comprenne qui pourra : je devrais ajouter un nouveau vingt euros de frais de transport pour faire venir un petit lavabo qui en vaut vingt-cinq, après en avoir lâché deux mille pour des portes et fenêtres.

Bref, les règles régissant le commerce
en Thaïlande semblent moins souples qu'en occident. Un arrangement pratique ou financier est rarement possible. D'ailleurs, Fon ne négocie jamais les prix. A dire vrai, je ne réussis pas à comprendre si c'est une caractéristique personnelle, parce qu'elle estime que c'est mal élevé, ou parce qu'elle est timide, ou si c'est un comportement culturel commun. Mais je subodore qu'une telle négociation peut facilement être considérée comme une insulte pour le vendeur, qui le prendra pour une mise en cause de son honnêteté.

Cela dit, dans les petits commerces, les thaïs pratiquent volontiers la flexibilité des prix... dans le mauvais sens ! Combien de fois ai-je entendu ou expérimenté personnellement qu'on doublait le prix parce que l'acheteur était farang. Si l'acheteur n'achète rien et que sa compagne (thaïe) passe derrière, le prix retombe comme un soufflet. C'est un fait connu, dont arguent certains touristes pour faire des propositions ridicules, forcément mal vécues. Il faudrait contrôler, mais il me semble que la surtaxe thaïe pour les touristes est contenue dans certaines limites, alors qu'à Ispahan (Iran), j'ai vu des tissus se négocier plus de dix fois leur prix "habituel", et à Kharkov (Ukraine), une course de taxi facturée cent dollars alors qu'elle en valait cinq. Malheureusement, l’État thaï donne le mauvais exemple : la visite des ruines de Phi-Mai coûte cent bahts à un étranger, seulement vingt à un local.

La flexibilité des prix correspond à une vision capitaliste du marché, par opposition à une vision étatique de l'économie, où les prix sont fixés et finissent par représenter une valeur absolue : le prix du pain, du lait, du kilo de porc considérés comme des piliers de l'univers. En l'occurrence, mon vendeur de poulet qui essaye de me fourguer ses brochettes à dix baht au lieu de cinq est un petit voleur et un grand capitaliste...

La loi de l'offre et de la demande relativise la valeur des choses. D'ailleurs, intuitivement, nous savons bien que le prix du lait peut varier, que ce prix n'est qu'une convention, et qu'il n'est pas inscrit dans les molécules de lactose. Il se définit comme ce qu'un humain est prêt à payer un moment donné pour obtenir ce qu'il convoite. Ça peut monter très haut : "A horse ! A horse ! My kingdom for a horse !" (Richard III, acte V scène 4, W. Shakespeare).

Pourtant, une partie de notre cerveau (les lobes frontaux sus-orbitaires, si j'ai bonne mémoire) se révolte si on a l'impression d'une iniquité, et si on n'a pas l'impression de payer le "bon prix". Le fait que le même objet soit vendu cent bahts à un thaï et deux cent à un farang nous révolte. Nous avons pourtant les moyens de payer : le rapport du prix de l'objet à nos revenus est inférieur pour nous à ce qu'il est pour les thaïs, même s'il a été doublé : proportionnellement, ils payent beaucoup plus cher pour un même bien.

Le problème est que les thaïs n'arguent pas du marché capitaliste pour augmenter leurs prix, mais d'une vision simplifiée du farang, espèce moins humaine qu'eux, et fonctionnant bizarrement, notamment par rapport à l'argent. Nous leur rendons bien cette vision gentiment xénophobe, dont on n'a pas à culpabiliser puisqu'elle est inscrite dans nos gênes. C'est donc une mesure de rapprochement des peuples que de manifester son hostilité au fait de payer plus - juste parce qu'on est un farang.

Dans les grandes enseignes, il n'y a pas de flexibilité des prix, mais des malentendus. Certaines manières de répondre, très polies, des vendeurs, peuvent être traduites ou interprétées de manière erronée. Il y a aussi des éléments de culture locale, des comportements différents des occidentaux. Une absence de rationalisation des circuits, du routage - dont nous n'avons même pas conscience. Des moyens de comptage, d'enregistrement, de planification qui se font au boulier ou presque. Toutes sortes de choses qui vont de pair avec ce pays tranquille, où le maître mot n'est pas la rentabilité ou l'efficience. Et il y a des avantages, par exemple des délais de livraison très courts, ou la venue d'un technicien sur place pour évaluer précisément les besoins.

On ne peut pas espérer vivre dans un pays où règnent d'autres valeurs que la productivité, et exiger qu'il soit réglé comme une pendule.

Le résultat n'en est pas moins surprenant.

samedi 9 janvier 2016

Arithmétique thaï amusante


Oui, mais...

Quand j'étais enfant, il y a quelque chose qu'on ne m'a pas appris : l'art de ne jamais dire non. Pourtant, ma vie en aurait été transformée. On m'a expliqué par la suite qu'il ne fallait jamais opposer de refus, mais acquiescer tout en conditionnant l'acceptation d'une condition vague ou d'une explication exprimant le contraire :

- Voulez-vous de ceci ?
- Oui, certainement, mais plus tard…
- Pouvez vous m'emmener à tel endroit ?
- Oui, avec plaisir, mais il se trouve qu'actuellement, j'ai une course urgente à faire, et je ne peux pas vraiment.

Peut-être certains trouveront-ils moralement discutable de leurrer ainsi son interlocuteur. Mais d'un autre côté, la vie en est tellement simplifiée. En tout cas, quand j'ai appris, il était bien trop tard…

Les thaïs ont dans certains domaines un fonctionnement similaire, qui passe par une formulation amusante :
- Est-ce que vous aimez ce plat ?
- Je l'aime nit noï, je l'aime un peu.

Il faut faire le calcul : si un thaï l'aime un peu, dans sa tête, ça veut dire qu'il ne l'aime pas - beaucoup. L'ensemble Z ¯ des sentiments entiers négatifs n'a pas cours dans la psychologie thaïe. On aime un peu ou beaucoup, mais on ne déteste jamais ouvertement.

Le "nit noï" est dit avec un sourire gêné, qui s'interprète sans ambigüité : le thaï est mal à l'aise de dire qu'il n'aime pas.

Ainsi, beaucoup de choses qu'un thaï aime un peu fait l'objet d'une réelle aversion. S'il aime un peu le plat que tu lui sers, ne va pas le resservir - ne serait-ce que d'un peu.

Tes amis farang, il est possible que ta femme thaï les aime un peu. Cela ne veut pas dire qu'elle souhaite les voir mourir dans d'atroces souffrance d'ici la fin de la semaine. Mais attention : pente savonneuse… Et ne va pas dire que les thaïs sont fourbes ou hypocrites. Avec politesse, ils t'envoient un message clair. A toi de le comprendre.




jeudi 7 janvier 2016

Scènes de pornographie et de sang à la ferme




Depuis quelques jours, la situation est électrique chez les chiens. Ils ont hurlé à la mort plusieurs fois - et même une fois en plein jour. Il faut dire que nous avons la chance d'avoir parmi nous une grande cantatrice en la personne de Mimi, la vieille chienne noire. C'est elle qui monte le plus haut dans les aigus et tient la note. L'autre chienne, Bou, est vaguement en chaleur. Vaguement, parce qu'elle a eu une injection destinée à lui couper ses envies - l'administration du village distribue gratuitement les seringues anticonceptionnelles pour les chiens, mais ça ne marche qu'à moitié. Bou s'allonge sur le sol un peu émue - mais pas trop, juste comme une diva qui a ses vapeurs. Le chien blanc des voisins n'arrête pas de traîner aux alentours, ce qui exaspère le jeune mâle de la maison, Banane (Krouei), qui a lui aussi des vues. Ça se chicorne à tout bout de champ. Tan, la troisième femelle, a la trouille. Elle déambule l'échine basse, les oreilles en accent circonflexe - l'air parfaitement grotesque.

On jette des seaux d'eau sur le flambard blanc. J'essaye le lance-pierre, cadeau du beau-père, sachant que le chien ne risque pas grand-chose, je suis trop maladroit. Mais il a très peur. La dissuasion, ça marche aussi chez les chiens. A se demander si ce n'est pas génétique : je n'ai jamais vu un chien ne pas réagir par l'inquiétude et la fuite quand je me baissais en faisant semblant de chercher un caillou - ou un bâton - par terre. Or, tous les chiens n'ont pas cette expérience, ils n'ont pas tous appris à craindre le bâton et les pierres.
La journée s'avance. Les ouvriers débauchent. Comme sur tous les chantiers du monde, il faut parfois lever le coude avec eux - et j'ai décidé que ce sera ce soir. Sur le conseil de Fon, j'ai acheté de la bière et du cochon. La-Moun a préparé un barbecue. Tout le monde est là, y compris le boss. C'est manifestement une petite entreprise, car le boss est quasiment toujours sur le chantier. Je suis actuellement son seul client. Et ça travaille tous les jours. Parfois, il y a une journée de pause. Mais elle ne tombe pas souvent le dimanche.

Quand je passe sur le chantier, je les regarde. Il y a un rythme de travail tranquille et régulier. Ça non, ce ne sont pas des ouvriers polonais, qui finissent le boulot en un rien de temps - parfois trop vite, un peu bâclé. Mais ici, il fait plus chaud, il y a une autre culture… et je paye au forfait, pas à la journée, alors je m'en fiche un peu, s'ils traînent. Je sais qu'en revanche, le patron a intérêt à tout finir le plus rapidement possible. On verra plus tard si c'était un bon deal, au moment des finitions. C'est toujours là qu'il y a des problèmes.

Le boss est un type solide, assez enveloppé, au visage grêlé. Manifestement, il a de l'autorité même si je ne l'entend jamais gueuler sur ses ouvriers - au contraire il sourit tout le temps. Je te défie de trouver ce modèle en France. Non, en France, le patron a toujours l'air ennuyé de celui qui est triste de devoir t'annoncer une mauvaise nouvelle… parce qu'il a toujours une mauvaise nouvelle à l'annoncer. La mauvaise nouvelle n'est pas pour lui, elle est pour toi, il va falloir une rallonge. Mais il prend quand même l'air triste : sympa… C'est pourquoi je n'ai travaillé qu'avec des polonais pendant les vingt ans durant lesquelles j'ai fait des rénovations. Alors les réunions d'après chantier, avec la vodka et le pâté, je connais par cœur.

Moins facile d'échanger avec les thaïs, à cause de mon accent. Au moins les pollacks comprenait mon polonais bredouillant, kourva ! et les anciens, qui avaient été à l'école soviétique, comprenaient un peu le russe. Ajoute des bribes d'anglais pour les plus jeunes, quelques mots de français chez ceux qui travaillent dans la région depuis longtemps, le tour est joué, on peut s'entendre. Pour les thaïs, c'est nettement plus compliqué.

Mais ils font circuler un petit verre rempli de l'alcool de riz jaune, le lao qu'ils aggravent d'une larme du Red Bull local. Chacun boit à son tour, cul sec, comme un polonais. On grignote, le porc grillé est vraiment bon et tout le monde semble content. Ils me demandent si je vais rester longtemps ici, en Thaïlande. Et d'autres questions classiques que je devine autant que je les comprends. J'annonce que j'ai une bonne nouvelle - je vais pouvoir continuer de les payer. Ils pigent tout de suite et rigolent.

Je ne suis pas mécontent de leur travail. En revanche, je suis très surpris de voir à quel point leur méthode de construction est différente de la nôtre. Alors que notre principe est de faire une fondation comportant des chainages de treillis métallique noyés dans du ciment, pour bien tenir la base de la maison, bien l'immobiliser, eux plantent des piquets de béton dans le sol à distance régulière (après avoir bien assuré la fixité des piquets par une semelle métallique elle aussi noyée du ciment), et construisent des murs entre ces piquets qui sont assez rapprochés (3.5 m.). Mais bon, trêve de technique.

Pendant qu'on essaye de se comprendre, les thaïs et moi, on entend soudain des aboiements de rage, le bruit d'une grosse dispute. Sur le chemin, deux ou trois chiens sont en train de se battre, un vrai corps à corps, ils font monter tant de poussière qu'on les voit à peine.  C'est du sérieux, et il peut y avoir des blessés. Je regarde autour de moi, ouf, nos chiens sont là - ils accourent en curieux ajouter leur grain de sel.

La vie sociale des chiens, ici, c'est assez extraordinaire. Parfois j'en vois une dizaine qui se poursuivent en aboyant sur le route - expression collective d'une grosse déconnade ? Ou rixes entre factions - j'ai vu des alliances se créer entre bandes voisines contre un groupe plus éloigné. Le plus curieux était que l'alliance aurait eu du sens pour les maîtres-humains, qui étaient parents, contre le tiers qui n'appartenait pas à la famille.  Vu de loin, tout cela m'a l'air cool et passionnant...

Mais la bagarre est déjà terminée, les chiens se dispersent. J'en profite pour m'éclipser moi aussi. Je fais le "wai" et je quitte le chantier, c'est l'heure du second et dernier repas de la journée.

Nous dînons sous la maison, entre les pilotis sur lesquels est construite la ferme. Et voilà qu'éclate un énorme charivari. Les chiens encore. On se lève, on va voir. Le spectacle est intéressant. Banane a la bite fichée dans les organes de la chienne en chaleur. Tu sais que les chiens ne peuvent pas se retirer facilement, il y a deux cartilages dans leur membre, et quand ils sont en érection, les cartilages s'écartent, comme l'ardillon d'une flèche. Il faut attendre la détumescence complète pour que l'ardillon se replie.

Le chien blanc des voisins est furieux de voir qu'il s'est fait coiffer au poteau, il profite de la situation pour attaquer férocement Banane - en bien mauvaise posture pour se défendre. Les aboiements sont tels qu'ils rameutent le voisinage, y compris le chien noir calamistré d'un autre voisin, celui qui a mauvais genre - je parle du chien. Le calamistré se met aussi de la partie et commence à attaquer Banane, toujours cul à cul avec la chienne. La mère de Mai saisit un bâton et tape à bras raccourcis sur le dos du flambard blanc et du calamistré. Banane prend quelques coups au passage - pour le faire débander plus vite.
 
C'est compliqué de niquer, ici, pour un klebs. C'est pas Plus belle la vie, c'est carrément Breaking Bad ou les Sopranos. Mais je sais, ce ne sont que des histoires de chiens : cela ne valait peut-être pas un billet, d'autant que ces histoires de culs cyniques auraient tout aussi bien pu se dérouler en France. Peut-être… il y a cinquante ans… ou encore plus vieux, à l'époque de Delphine et Marinette, les délicieuses héroïnes d'un écrivain qui tombe dans l'oubli, l'immense Marcel Aymé.

samedi 2 janvier 2016

Un coin cuisine dans l'Isan






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Neuf heures du soir : il fait nuit depuis trois heures, je suis au lit depuis une heure, ma liseuse me tombe des mains et je m'endors comme une masse. Mieux vaut se coucher tôt, car demain, les hauts parleurs du village ou du marché cracheront leurs décibels dès cinq heures et demie, voire plus tôt.

Une fois réveillé, il faut attendre trois bonnes heures avant de dé-jeûner : ici le repas du matin ne se prend pas avant 9 heures, sauf exception. En principe, il y a deux repas par jour. Le repas du soir se prend aux alentours de 17 heures 30, trois heures avant de se coucher. En fait, je pense qu'il n'y a pas une totale fixité des repas : on mange quand on a fini de faire la cuisine, et quand on a faim.

La culture culinaire varie selon les régions, les niveaux sociaux et les particularités familiales : chaque foyer a ses habitudes, son plat fétiche, ses évitements et ses dégoûts. Mais il y a un fond commun. Voici les menus des repas que j'ai pris à la ferme cette semaine, semaine prise au hasard, mais assez représentative du régime ordinaire - sinon que je refuse de manger du poisson local et donc qu'on ne m'en propose pas. J'ai toujours peur qu'il ait passé une semaine au soleil, les tripes à l'air, avant d'arriver dans mon assiette - encore un préjugé que j'ai la faiblesse de ne pas combattre.


dimanche matin : du riz cuit au rice cooker, des aubergines rondes revenues avec un émincé de porc (ce sont des petites aubergines de forme sphérique, qui restent toujours vertes - parfois d'un joli  vert clair strié de blanc). Les aubergines sont coupées en quatre, et j'ai toujours l'impression qu'il s'agit de citrons verts. Elles sont cuites avec du basilic, et aussi beaucoup d'aneth - où une herbe de la même famille qui fleure l'anis.
Il existe une variante avec de la noix de coco. C'est doux, un petit Bouddha en culottes de satin...

dimanche soir : du riz, des haricots verts frais, bien fermes, assez gros et coupés en morceaux, revenus avec un émincé de porc. Il ne reste hélas plus de ces délicieuses bananes frites ni des palets à la noix de coco que j'ai achetés ce matin sur le marché du village.

lundi matin : du riz cuit, un émincé de porc revenu
avec un genre de plante grimpante - surtout des tiges et quelques feuilles cuites ; Fon me dit qu'il s'agit de morning glory, qu'il ne faut pas confondre avec le water spinach, épinard d'eau - car son morning glory à elle ne pousse pas dans l'eau ; il s'agirait d'un genre de volubilis… mais d'après ce que je lis sur internet, cette plante contiendrait de l'ergine, un alcaloïde proche du LSD. Pour l'instant, aucun effet secondaire…

lundi soir : riz sauté au porc - en fait un parent du riz cantonnais ; dans le riz, il y a divers légumes, des carottes, des tiges d'oignon vert, et aussi de l'œuf. C'est un grand classique des restaurants, qu'on appelle Khao pat - soit avec du porc (Khao pat Mou), du poulet (Khao pat Gai), des crevettes (Khao pat Gung) ou tout autre chose. Il faut y ajouter un filet de citron, et quelques rondelles de concombre. Dans les restaurants, on sert à côté du piment en petits anneaux dans du vinaigre, car à la base, ce plat n'est pas très épicé. Quant à moi, je suis allé au buisson de piment, j'en ai cueilli un - un seul - et je l'ai coupé en rondelles. Très parfumé, mais costaud : j'ai rapidement attrapé le hoquet…

mardi matin : du riz, avec des pousses de maïs revenues avec du porc et un peu de carottes ; les pousses ont déjà l'aspect de petits épis - c'est mignon ; la cuisinière a rajouté du sucre. Concombres crus en annexe. Pastèque et bananes-figues en dessert.

mardi soir : du riz, un émincé de porc avec des aubergines longues (mais vertes, pas noires comme en France, et plus fines), avec du basilic - en abondance. Je demande à Fon pourquoi il y a tant de porc et si peu de poulet. Est-ce parce que le porc est moins cher ? Pas du tout, répond-elle, nous préférons le porc, c'est tout. Je ne pourrais même pas dire que cette viande est plus grasse et moins saine : le père, la mère, le frère de Fon, et Fon elle-même - pas un n'a un gramme de graisse. Mais il y a une autre explication : le poulet a très mauvaise réputation, quand il ne vient pas de la ferme, il est supposé avoir été copieusement nourri aux hormones.

mercredi matin : du riz, un accompagnement fait de morceaux de porc avec les os, trempant dans un bouillon avec des navets et du basilic ; et un autre accompagnement à base de potiron bouilli puis revenu avec du porc en émincé [photo] ; ici, le potiron a la taille d'un melon, une texture et un goût différents du potiron orange français ; il y a une variante : potiron et grains de maïs bouilli - c'est bon aussi.

Mai me propose un troisième plat - froid - des nouilles très fines et très blanches qu'accompagne un genre de velouté liquide, beige, d'aspect engageant, au poisson, dont le goût n'est pas trop fort. Concombres avant, bananes-figues après.

mercredi soir : du riz, un émincé de porc avec du chou fleur. Quelques heures avant le dîner, une voisine à qui la famille avait offert des concombres est venue apporter une grosse patate douce bouillie, d'une superbe couleur violette, que nous avons mangée comme une pomme de terre en robe des champs. J'avais déjà eu l'occasion de manger des patates douces en Thaïlande, mais d'une autre variété - de couleur blanche [photo ci-dessus]

jeudi matin : du riz, un émincé de porc avec des concombres cuits [sur la photo, ce ne sont pas des comcombres, mais des "angled luffa" ou loofah, un légume vert avec des angles, des côtes].

 La tante qui habite à côté nous a apporté un plat de nouilles fines avec des boulettes et des parallélépipèdes de viande de porc hachée ultra fine, un émincé de porc, et une bonne sauce épaisse bien marron. Nous avons tout mangé !


jeudi soir : nous ne dînons pas à la maison. Je commande de la papaya salad, mais elle est préparée à la mode locale : à la dynamite...


vendredi matin : riz sauté au porc ou "Khao pat Mou", la même chose que lundi soir. [j'en profite pour publier une photo d'un autre plat courant à base de moringa, un arbuste qui monte à dix mètres aux vertus médicinales parait-il extraordinaires - ce dont je ne crois pas un mot]

vendredi soir : aubergines rondes, porc, riz : même chose que dimanche matin ; peut-être convient-il de noter que tout ces plats sont parfumés à l'ail, mais il y en a très peu, ou il a un goût beaucoup moins prononcé car on le sent à peine et on peut embrasser sa cavalière après le dîner.[j'en profite pour publier une photo d'un autre plat courant à base gousses de petits pois avec des carottes]

samedi matin : du riz, un émincé de porc avec du chou. Concombre cru en annexe. Mais nous déjeunons tard et nous avons droit à un accompagnement de choix : c'est la fête au village, et dans le pré communal, d'énormes enceintes crachent un son immonde, dénaturant à peine une musique de cinquième zone faite d'une succession d'accords à partir d'un la mineur, toujours les mêmes ; sur ce fond de karaoké, un villageois hurle, et c'est tellement faux que ça me fait rigoler ; je crois qu'aujourd'hui, on a battu un record de hideur auditive.

samedi soir : pad thaï Korat, un plat de nouilles sautées avec un œuf, des pousses d'ognons jeunes, qu'on recouvre d'un filet de citron ; sur ce pad thaï, il n'y a pas le tofu ni les miettes de cacahouètes traditionnels - c'est une recette locale ; parallèlement, Fon déguste du riz qu'elle recouvre d'une sauce très épicée contenant d'assez gros morceaux de poissons. C'est La-Moun qui les a pêché en asséchant une mare (et une bouteille de Cygne d'Or) - comme il fait rituellement tous les ans pendant la saison sèche, avec des copains. Il en a rapporté un sac d'une vingtaine de kilos, de toutes les tailles. On les a grillés au barbecue il y a cinq jours, et depuis, ils attendent tranquillement leur tour, planqués sous le toit de la cuisine ; le plat n'est pas mauvais, mais vraiment trop épicé… et puis préjugés-préjugés...

La semaine est terminée. Tels sont les modestes plats, cher ami, que tu auras l'occasion de goûter si tu me fais l'honneur de me rendre visite et de passer quelques jours dans ma nouvelle maison. Et si tu as un petit creux entre les repas, je tiens à ta disposition des briquettes de lait de soja, des fruits de saison, grenades, pastèques, bananes-figues, mangues jaunes, et papayes du jardin. Et pour ton thé, des bergamotes tombées de l'arbre.

A moins d'avoir une dent contre le riz... tu ne devrais pas mourir de faim.


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