samedi 10 octobre 2015

Les cousins de Donald Duck




Aujourd'hui, de mon poste d'observation devant la basse-cour, je fais une découverte. Une loi de l'univers que je croyais immuable s'écroule.

Tu connais Donald Duck. Il n'est pas très débrouillard, et le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas un winner. Mais c'est une grande gueule, un énervé du ciboulot, toujours prêt à râler et faire valoir ce qu'il pense être son droit.

Les autres membres de la famille sont aussi des personnages hauts en couleurs. L'oncle Picsou est un hyper-actif limite bipolaire qui se démène et saigne le monde pour s'enrichir. Riri, Fifi et Loulou sont dégourdis. Sans être agressifs, ils ne se laissent pas faire (au fait, ils ont une curieuse filiation ; sont-ils orphelins ? Ils ne sont pas les enfants de Donald - et Daisy - mais ils semblent à la garde de Donald ; ils sont ses neveux, et donc petits neveux de l'oncle Picsou ; ils ne sont pas non plus les enfants de Gontran, le cousin chanceux de Donald ; bref le silence plane sur le sort qu'on subi leurs parents, sort sans doute trop dramatique pour être évoqué ; ont-ils été mangés à l'orange ?)

Quant à Daisy, elle aussi a un fort caractère et n'hésite pas à flanquer des coups de son sac à main sur la tête de Donald quand il ne s'est pas montré à la hauteur. La grand-mère de Riri, Fifi et Loulou est tout sucre pour ses petits enfants, mais toujours prompte à réagir en cas d'injustice. Elle en remontre même à Picsou (dont on ne sait pas si c'est son frère, son beau frère, ou un parent de l'autre lignée ; il manque tant de monde dans cette parentèle ; canards laqués ?).

A côté, les poules qu'on trouve dans le monde de Disney sont des modèles de modération. Elles sont présentées comme des animaux paisibles et effacés, qui ne respirent pas l'intelligence et passent leur temps en commérages.

Comme les poules, les oies s'effacent devant les canards, qu'il s'agisse de Gus, dont la paresse et la sottise sont mises en exergue chaque fois qu'il apparaît, ou d'autres représentants encore plus effacés de l'espèce. Même le génial Géo Trouvetout, en dépit de son intelligence, n'est pas particulièrement incisif.

Bref, tu l'as compris, dans la basse-cour de Disney, les canards sont des animaux dominant. Ils ont du caractère. Ce sont eux les cadors.

En Thaïlande, c'est tout le contraire. Les canards sont des petits bras. Démonstration. Je pose dans la cours de la ferme l'écorce de la demie pastèque que je viens de manger. Les canards sont très intéressés, ils s'approchent tout de suite, ils commencent à picorer. Une poule paraît et c'est la débandade. Ils s'écartent et lui laissent la place ni combattre. Même si elle est seule. Pas le moindre coin-coin de protestation.

J'ai répété l'expérience plusieurs fois, dans diverses cours de ferme. J'ai observé. Les canards se disputent très peu entre eux - beaucoup moins que les poules, ils vivent paisiblement et n'essayent pas d'accaparer ce qu'ils trouvent (ou la bassine où ils se baignent). Ils sont sociables et égalitaires (sauf pour ce qui est du sexe). En revanche, les poules sont dans un système de hiérarchie très manifeste. Elles n'hésitent pas à distribuer des coups de bec. Elles se chamaillent sans arrêt, elles terrorisent les autres et leur suprématie n'est pas contestée.

Je comprends enfin pourquoi ma mère ne voulait pas que je lise Super Picsou Géant. Je croyais que c'était un ouvrage tout à fait sérieux de biologie animale, et je découvre aujourd'hui qu'il professait des vérités très approximatives. Oui, sans doute, ma mère était éprise de vérité scientifique...

Après l'effondrement de mes certitudes en éthologie, je vois ébranlé un autre pilier de mes connaissances. Partout dans le monde on chante des chansons aux bébés et aux enfants. C'est ce que tu crois et que je croyais. La berceuse comme constante universelle. Mais non : la Thaïlande fait exception. Je demande à Fon pourquoi elle ne chante rien à Nam. "Parce que je ne sais pas chanter" répond-elle. Mais sa mère non plus ne chante pas, ni son père, ni les nombreux visiteurs qui prennent Nam dans leurs bras. En Thaïlande, personne ne chante de comptines aux enfants. Ce n'est pas dans les habitudes.


Mais un ancien de la chorale des carabins ne saurait laisser son propre enfant dans la déshérance, sans éducation musicale. Je dois payer de ma personne. Je lance un timide de profondis morpionibus (je ne connais guère d'autre chanson en entier). La famille de Fon, autour de moi, s'étonne et s'émerveille de ma fibre paternelle et artistique.

Au troisième couplet (Tous les morpions moururent ou presque à l'exception des plus trapus qui s'accrochèrent aux poils du c…), passage particulièrement pathétique et sentimental, je vois Nam faire un large sourire dans son berceau. Les jours suivants, je recommence, elle est ravie. Heureusement, pour varier, je me rappelle aussi Jeanneton, et Ils étaient deux amants qui voulaient voyager, et une bonne partie du Père Dupanloup. Voilà une jeune fille qui va être nourrie aux humanités françaises ! 




jeudi 8 octobre 2015

Le coins des bricoleurs : construction d'une petite maison en Isan



Dans l'article précédent, j'expliquais mes réserves concernant les obligations des farangs qui ont une relation suivie avec une thaïe. Ces réserves étant posées, je persiste dans l'intention de construire une petite maison.



Le terrain sur lequel je vais construire appartient en propre à la mère de Fon, qui donne son accord sans réserve. Elle y a tout intérêt, car il y aura deux maisons sur son terrain, la vieille ferme qui reviendra au frère, et la nouvelle maison qui reviendra à Fon. Pour moi, cela m'évite les complications de la recherche et de l'achat d'un terrain, que je n'aurais pu mettre à mon nom étant donné la législation thaïe. Quoi qu'il arrive, je ne risque pas de perdre mon investissement, qui reviendra forcément à notre fille.

Nous sommes à trente-cinq kilomètres de Korat, et le centre ville est à une demie heure de moto, par une route agréable. L'endroit n'est pas vilain, il est au-delà de l'ignoble sub-urbain. Le terrain lui-même est à quelque distance des autres constructions - les gens ne construisent pas en limite de propriété. Nous nous retrouverons un peu plus éloignés des sources de bruit de la rue, haut-parleur de la mairie et musique du marché. Et si la construction est bien faite, bien isolés dans tous les sens du terme, sans pour autant être vulnérables aux prédateurs, la famille pouvant jeter un œil sur le patrimoine pendant nos absences prolongées.

En fait, le terrain se trouve sur l'arrière de la ferme des parents de Fon, à vingt ou vingt-cinq mètres. Il en est séparé par des arbres et des petits bosquets. La nouvelle maison sera au milieu d'une belle clairière, tournant le dos à un énorme et magnifique buisson de bambou qu'elle verra par ses fenêtres arrières (les chambres à coucher). A l'opposé, côté ferme, les fenêtres sud s'ouvriront sur ces bosquets assez sympathiques - et c'est là que je compte m'installer pour travailler.

La vue côté ouest (c'est-à-dire du côté des mauvais voisins) sera plus ou moins condamné par des extensions assez étroites, l'une pour la salle d'eau, l'autre pour les rangements. La moitié du côté est sera doublée par un petit bâtiment qui servira de cuisine. La hauteur sous barrots y sera naturellement moindre du fait de la déclivité du toit ; Fon n'est pas très grande, je pense qu'elle sera à l'aise ; mais pour moi, c'est vraiment dommage, je ne pourrai pas y passer beaucoup de temps... Enfin, un garage sera construit ultérieurement, un peu à distance de la maison, pour masquer encore plus la vue côté voisins.

Par chance, le terrain est accessible autrement qu'en traversant la ferme - par un chemin qui se termine en cul de sac et qu'il est donc possible de fermer. Ce chemin est carrossable pour une moto. Pour une voiture, c'est un peu plus compliqué : c'est un chemin de terre, et le 4x4 s'imposera peut-être. Grâce à cet accès privatif, je pourrai vivre comme un ours si je le souhaite, ou inviter un couple d'amis en faisant dormir Nam dans la salle de séjour.

La maison que je compte construire fera sept mètres sur sept, plus des petites extensions. J'aurais préféré plus grand, mais il semble y avoir une norme (ou deux pour être exact), soit trois mètres soit trois mètre cinquante. Les dimensions des maisons sont obligatoirement multiples de ces normes. Il s'agit en fait de la distance qui sépare deux poteaux.

Que sont ces poteaux ? Pour construire une maison, un maçon thaï va planter des pylônes en ciment qu'il aura acheté pré-dimensionnés au magasin du coin. Ces pylônes seront enfoncés dans des bases en ciment qu'on coule dans le sol, après avoir fait un assez gros trou et l'avoir bien ferraillé. Leur verticalité est l'objet de mesures très précises. Ces poteaux sont l'armature de la maison. Je suis incapable de dire à quelle profondeur il faut les enfouir dans le sol, mais l'artisan saura et décidera en fonction du fait que la maison n'aura qu'un seul étage.

Une fois ces poteaux coulés, on va sacrifier à la hantise de l'inondation. Il paraît qu'il n'y en a jamais dans la région. Mais quand même : on dit aussi qu'il y en aura dans le futur. Alors on surélève le plancher de la maison d'un mètre, voire plus. Je me bornerai à quatre-vingt centimètres - dur de grimper pour le serpent venimeux qui voudrait faire un somme dans une de mes bottes.

Si le constructeur est patient et économe, il fait une butée de terre de la hauteur idoine, et il attend un an qu'elle se tasse. Ensuite, il peut construire dessus. S'il est pressé et plus riche, il fait un chainage de parpaings autour de la maison, et il le remplit de sable. Il peut aussi construire un appareil au dessus du sol qui lui permettra de suspendre des plaques de béton armé (qui ne coûtent pas très cher) en guise de plancher. Une fois retiré l'appareil, tout tient. On peut alors poser le carrelage. C'est cette solution que j'ai vue à l'œuvre, qui semble fiable et que je vais donc retenir. Elle a en outre l'avantage de laisser le passage d'air sous la maison, ce qui contribuera à la rendre plus fraîche.



Ici, les murs sont faits en bois ou en parpaings. Sur les conseils de Rye l'australien, je vais utiliser du Siporex, qui aura des vertus d'isolation phonique et thermique. Je vais utiliser du 7, car l'endroit est très boisé et abrité, et une épaisseur supérieure serait inutile. Evidemment, il faudra aussi choisir des fenêtres isolantes. Un plafond fait de dalles de 50x50 séparera le toit en tôle des pièces à vivre, et je ferai poser de la laine de verre par-dessus, bien jointive. Dessous, je poserai des gros ventilateurs, style Casablanca. Je n'ai pas l'intention de mettre la climatisation et Mai n'y tient pas du tout.




Du fait de l'utilisation de tôles, il n'y a pas beaucoup de contrainte pour la pente du toit. Je pense faire un bi-pentes à trente degrés. Une solution élégante consiste à demander un toit déjà plié, si on trouve une longueur suffisante pour couvrir plus d'un demi toit, de manière à éviter les fuites au faîtage. Le toit devra déborder très largement, ce qui se fait presque toujours ici pour qu'on puisse se déplacer autour de la maison sans être mouillé. Un bon mètre de débord, et sauf tempête, la pluie ne mouille pas les fenêtres.

Se posent des problèmes d'électricité, car il faudrait passer au dessus de la maison actuelle pour faire venir un fil. Mais on peut peut-être passer en aval, en longeant la ferme des cousins - nous avons prévu de nous renseigner. Quant au réseau interne, pas de coquetterie : les câbles passeront sur les murs dans des gaines parfaitement visibles.

Pour l'eau, en revanche, aucun problème. Et pour les évacuations, une fosse septique pour les WC, et des tuyaux de PVC qui emportent les autres eaux usées à distance. Il paraît qu'il y a une certaine négligence à ce sujet. Résultat, si l'eau se déverse et stagne sous la maison, celle-ci peut prendre un bon coup de gite au bout de quelques années, du côté où se trouve la flaque.

Le choix de l'entrepreneur est crucial. Rye me donne le numéro de téléphone d'un thaï en qui il a assez confiance. Mais sur le plan financier, je suis dans le noir complet. Rye me dit qu'il faut aller chez "Global", un magasin de matériaux qui se trouve à l'entrée de la ville. Les prix y sont normaux - et quelle que soit la quantité qu'on commande, il est inutile de demander une remise.

Il faudrait donc que je compte les onze poteaux, les parpaings en Siporex, la colle, les plaques de ciment du plancher, le carrelage (un blanc uni un peu mat, en 40x40 pour changer des motifs assez mièvres que je vois partout ailleurs) et la faïence, les tuyaux en pvc, les waters et la douche, l'évier, les tôles, les carrés du double plafond, la laine de verre isolante, les portes et les fenêtres, la peinture, le bois de charpente, le fil et le petit matériel électrique, et qu'oubliai-je encore… oui, évidemment, combien me demandera l'entrepreneur, dont je ne sais pas s'il prend à la journée où à la tâche.

Il me reste donc beaucoup à apprendre et à faire. Vos conseils seront les bienvenus.



mercredi 7 octobre 2015

Je pète un câble






Ce soir, je sens que je pète un câble.

Ce n'est pas à force de manger du riz tous les jours, matin et soir. Ce n'est pas parce que Fon m'"habitue" à manger thaï, et donc à supporter des doses de plus grandes de piment (au fait quel mauvais physiologiste disait qu'on avait aussi des papilles gustatives à l'autre bout du tube digestif car on sentait aussi le piment passer par là?) Ce n'est pas parce que mon organisme est fâché avec cette nourriture - il ne l'est pas, et trois explosions de quelques heures en deux mois, en buvant de l'eau de pluie qui fermente et dégage une odeur infecte si on la garde quatre jour dans une bouteille en plastique, c'est le signe d'une tripe résistante. Ce n'est pas parce que le fromage (le vrai, celui qui pue), les rillettes et le bordeaux me manquent - je sais qu'il suffit d'être un peu patient.

Ce n'est pas parce que Fon me met à la portion congrue question câlins, elle est épuisée par le bébé - alors que je ne le suis pas, et pour cause ! Ce n'est pas du tout parce que je suis en quelque sorte seul ici, sans quasiment de possibilité de parler - car Fon est sans arrêt occupé à laver les couches malgré la machine à laver le linge qui trône près des réfrigérateurs, et parce que sa mère et son père ne me disent jamais rien - non, le silence est au contraire une bonne manière de s'entendre, si l'on peut dire, avec les parents. D'abord, je ne suis pas totalement isolé, je peux aller voir Rye l'australien, avec son accent à couper au couteau, qui va me dire qu'il a un très bon chien, un très bon ouvrier, de très beaux poissons dans son bassin, une très bonne voiture - ce qui démontre qu'on est dans un très bon monde.

Ce n'est pas parce que le matelas posé par terre n'est pas très confortable, je m'y suis habitué. Ce n'est pas à cause de la pluie qui tombe la nuit sur le toit de tôles dans un fracas assourdissant. Ce n'est bien sûr pas parce que ma fille (qui dort entre Fon et moi) se réveille et pleure plusieurs fois par nuit depuis presque deux mois - ce n'est pas moi qui allaite, et toute la charge tombe sur les épaules de Fon. Ce n'est pas parce que les bonzes commencent à chanter à cinq heures du matin, je suis déjà réveillé. Ni parce qu'à six heures le haut-parleur municipal qui se trouve sur le poteau à l'entrée de la cour braille une musique sirupeuse en quatre-vingt décibels. Ce n'est pas parce qu'au premier étage, là où on dort, on entend vraiment fort les camions qui roulent sur la route de Khon Khaen parce que les bruits montent et qu'on est au dessus des arbres - alors qu'on entend rien au rez-de-chaussée - j'ai bon sommeil.

Ce n'est pas parce que je n'ai pas internet à la maison et que je suis obligé d'aller deux fois par jour à l'épicerie, profiter du wifi. Quoique… ça m'énerve bien. Ce n'est pas parce que je n'ai pas de table, pas de confort, pas de coin à moi, et qu'il faut tous les matins descendre mon ordinateur et diverses choses dont j'ai besoin pendant la journée, pour les rapporter dans la chambre le soir après avoir tout débranché - et les rebrancher en haut. Ce n'est pas parce que la douche est froide : déjà, c'est inespéré qu'il y ait une douche, avec une pression décente, et ce n'est pas grave si je me cogne la tête de temps en temps dans la baraque où elle est installée.

Ce n'est pas parce qu'il faut se déchausser chaque fois qu'on entre dans la pièce où se trouvent les réfrigérateurs, dont la porte racle le sol et qui se ferme mal, alors qu'il semble qu'un petit coup de rabot pourrait tout arranger (j'ai proposé - on m'a dit que c'était compliqué) - non, ça c'est juste un peu exaspérant. Et qu'il faut remettre la petite pierre qui bloque cette porte, sinon elle s'ouvre - mais les règles qui font que le blocage est parfois comminatoire, parfois ne l'est pas, restent toujours pour moi incompréhensibles - je suppose que c'est ce qui rend la Thaïlande si mystérieuse, c'est d'ailleurs ce qu'on lit dans les prospectus qu'on trouve dans les agences de voyage et qui ne peuvent pas mentir.

Ce n'est pas parce que l'eau pour faire le thé n'est jamais à la bonne température - de toute manière, il n'y a pas de théière, je rapporterai une des miennes la prochaine fois, et j'achèterai une bouilloire correcte à l'occasion. Non, ça, c'est vraiment de ma faute.

Ce n'est pas parce que j'ai trouvé un cafard dans ma valise - maintenant, je la ferme en permanence, et je verrai en arrivant à Paris s'il a colonisé, quand une armée cuirassée d'élytres et de marron sortira en rangs grouillants et ininterrompus de cette valise, comme dans un cauchemar. A moins qu'un serpent ne se soit endormi dans une des poches ? Ça, c'est une perspective que je trouve plutôt drôle. Faudra-t-il le rapporter aux objets trouvés à l'ambassade thaïe à Paris ?


Non, rien de tout ça n'est vraiment important, rien n'est insupportable. Alors pourquoi est-ce que je pète un câble ?

Les moustiques. Ça ne fait pourtant pas vraiment mal, une piqure de moustique. Ça gratte. Vingt piqures de moustiques, sur les jambes, les pieds, les mains dans les coins de peau délicate, ça gratte énormément. Et ça finit par rendre fou. Le matin. Le soir. Parfois pendant la nuit. Tous les jours sans exception. Ils s'abattent sur vous, et cinq minute après, c'est trop tard. Malgré les crèmes et les sprays. Et quand ce ne sont pas les moustiques, ce sont les mouches.

La bonne idée : construire un logement

Il y a quelques jours, j'écrivais ces mots :

…Alors tant qu'à faire d'être à la ferme, autant y être confortablement. J'ai demandé à Fon si on pouvait envisager de construire un petit logement en parpaings, avec une fenêtre qui ferme, une véritable étanchéité aux moustiques, un matelas confortable, une petite table pour mettre l'ordinateur.

Christian (celui de Petchanulok cf. chronique 12) me dit que la construction d'une maison est une obligation pour un farang qui a une relation sérieuse avec une thaïe - outre l'avantage que présente l'étanchéité aux moustiques. S'il n'y a pas de maison, les parents et la femme risquent sérieusement de perdre la face. Fourches caudines, dit-il, comme s'il s'agissait d'une défaite. Il a sans doute largement raison. Mais j'ai souvenir d'une petite aventure qui m'est arrivée en Chine, et qui démontre qu'il ne faut pas se faire piéger en sens inverse. Je suis farang, j'ai mes coutumes et mes opinions, et je ne peux les abdiquer totalement si elles touchent au plus profond de mes convictions.

J'étais à l'époque chef de service dans un hôpital parisien, et le directeur qui m'avait encore à la bonne m'a confié une mission dans un hôpital ami, en Chine, qui consistait entre autres à sélectionner deux internes qui passeraient un an en France pour se perfectionner dans notre langue et connaître le système médical français. Il m'envoie là-bas avec un confrère sympathique, mais dont la pente naturelle est de ne jamais faire de vagues. Nous arrivons à Cheng Du, la capitale du Se Chuan, à l'ouest du pays, où tous les matins, j'ai vu de ma fenêtre une place grande comme la Concorde, couverte de vélos - exclusivement - des milliers et des milliers de vélos. Ils n'avançaient plus. Ils étaient tellement nombreux qu'ils réussissaient à créer un embouteillage.

On nous a présenté une dizaine de jeunes médecins qui pour la plupart ne parlaient pas français. L'un d'entre eux - qui nous avait accueilli à l'aéroport - avait l'air de penser qu'il savait parler. Il jargonnait épouvantablement, et il était totalement incompréhensible. Mais c'était un débit ininterrompu. Il répondait à côté à nos questions, et je pense qu'il ne nous comprenait pas. Je me suis même demandé s'il ne souffrait pas d'une forme de psychose ou d'autisme tardif. Un autre aussi nous avait attendu au sortir de l'avion, un genre de matamore moustachu, avec les sourcils en broussaille qui remontaient très haut vers l'extérieur, et un air furieux posé en permanence sur la figure. Nous n'avons pas tardé à l'appeler le capitaine, parce qu'il rappelait ces personnages terrifiants qui manient l'épée dans le théâtre traditionnel chinois. Il parlait un peu mieux que le jargonneux, et il avait un grade supérieur aux autres internes. Parmi ces dernier, nous avons remarqué un chinois grand et mince. Lui parlait relativement bien et semblait très malin. Nous l'avons surnommé double-mètre - car tous ces noms étaient impossible à apprendre par cœur.

Au cours des jours suivants, nous avons visité un hôpital, d'une pauvreté hallucinante, et un dispensaire où on pratiquait la médecine traditionnelle en parallèle avec les autres spécialités. Les patients étaient envoyés par la famille ou par le contremaître de l'usine. Parfois, on disait au patient qu'il allait consulter en médecine traditionnelle, mais on lui faisait passer un autre type d'examen médical. Bref, tout cela était nouveau, choquant, mais compréhensible : c'était la Chine post-maoïste. On nous a présenté la doyenne de l'université, petite femme d'une cinquantaine d'année tout en civilité, finesse et intelligence - ce qui contrastait avec les officiels que nous avions rencontrés. Nous sommes allés lui rendre visite dans son appartement, un logement misérable où l'état des meubles et des murs évoquait les zones les plus pauvres de la banlieue parisienne, chez des gens en déshérance. C'était très triste. Surtout quand elle nous a expliqué qu'elle avait eu de la chance parce qu'on lui avait accordé un deux pièces, pour elle et son mari.

Nous avons compris qu'il y avait deux hiérarchies, l'autorité universitaire et l'autorité sanitaire. Notre venue était un bon prétexte : une bonne partie du temps était consacrée à des repas officiels où les administratifs des deux bords se gobergeaient et buvaient d'impressionnantes quantités de saké, dans des petits verres dont le fond montrait des femmes nues. C'était pourtant des restaurants de luxe, avec une incroyable diversité de plats qu'on présentait sur des plateaux tournants empilés les uns au dessus des autres - je me rappelle encore les scorpions dans la neige (c'est-à-dire dans le riz) et les œufs de canards germés vieux de deux ans.

Le soir, nous faisions le point dans la chambre de mon collègue (qui fumait la pipe, et je ne voulais pas qu'il m'enfume). Il m'expliquait que nous avions été accueilli par deux étudiants dont chacun appartenait à l'une des deux hiérarchies : le capitaine était de la filière universitaire, tandis que le jargonneux venait du sanitaire. Le fait qu'on nous les avait présenté d'emblée était un signe clair : il fallait désigner ces deux personnes comme les lauréats du test que nous faisions passer. Pourtant, je voyais double-mètre surpasser les autres à chaque épreuve. Mon collègue m'a dit que si nous ne faisions pas comme ils le voulaient, nous allions leur faire perdre la face et que c'était une catastrophe. Je lui ai répondu que je n'étais sûr de rien, que c'était quand même trop injuste pour double-mètre, et je lui ai proposé de diviser le choix. Chacun de nous, de manière explicite, désignerait son candidat, et je supporterai donc toute la vindicte attachée à mon faux-pas diplomatique.


Le jour du choix est arrivé. Il a désigné le capitaine et j'ai désigné double-mètre. Le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. Quelques mois plus tard, qui est arrivé à Roissy ? Non… Non-non ! Ne croyez pas que le jargonneux ait été envoyé de force.  Je ne suis pas du tout certain que le raisonnement de mon collègue ait été autre chose qu'une interprétation. A force d'être trop intelligent, on se trompe parfois...

Double-mètre et le capitaine ont atterri chez nous, aussitôt pris en charge par nos hôpitaux. Au bout de quatre mois, le capitaine a fait un syndrome néphrotique, affection sans gravité qui se guérit au bout de quelques mois. Mais il a paniqué, et il a fallu le renvoyer en Chine en urgence. Double-mètre que je croisais régulièrement à l'hôpital parlait le français avec de plus en plus d'aisance et s'était bien intégré. Il a économisé tout l'argent de poche qu'on lui donnait. A la fin de l'année passée en France, il a pris un billet d'avion et s'est installé au Canada. Définitivement. Je ne suis pas qu'un peu fier de lui avoir donné cette chance.