mercredi 13 décembre 2017

La chambre à coucher, secret des liens familiaux en Thaïlande ?


Le creuset d'une relation parents-enfants réussie : quelques planches, un niveau de confort qui tend vers epsilon ?

Je me suis souvent demandé à quoi tenait la force du lien entre les parents et les enfants thaïs. La solidarité qu'induit souvent la pauvreté ? Je passe. Il y a quelque chose d'autre. Alors voici une hypothèse - une toute petite hypothèse et sans doute pas la seule explication.

Au fait, tu te souviens du lit où tu dormais quand tu étais petit ? Moi oui. C'était un lit en bois qui avait servi à plusieurs cousins. Avec des barreaux assez rapprochés pour qu'on ne puisse ni s'échapper ni se coincer la tête dedans. Il devait faire un mètre de long : une cage à la Louis XI... Mais après ?

Après, il y a eu le lit de ma grand-mère. Pour d'obscures raisons, la moins ténébreuse étant qu'il n'y avait qu'un seul lit à deux places à l'étage, ma grand-mère nous a accueillis dans son lit, ma sœur et moi.

Ce qui signifie plusieurs choses. D'abord, qu'elle faisait lit à part avec mon grand-père. Sans doute depuis qu'elle avait appris qu'il avait une poule - une maîtresse régulière...

Ensuite, que ma mère avait fui mon père et son caractère ombrageux, et s'était réfugiée chez ses propres parents - elle y a habité un bon cinq ans avant de prendre un logement à part.

Enfin, cela laissait penser que ma mère était prête à céder ses prérogatives maternelles - pour un prétexte aussi futile qu'une taille de lit.

J'ai un tellement bon souvenir de ces veillées, de ces lectures qui ne duraient jamais assez longtemps ! Si je ferme les yeux, j'entends la voix de ma grand-mère qui "prenait le ton", je vois son regard baissé sur le livre, son profil nappé d'ombre par la lumière douce de l'abat-jour. Et sur la table de nuit, la boîte ronde et violette de réglisse, près de la burette d'huile goménolée et la fiole d'essence algérienne censée dégager les bronches - armes inoffensives que ma grand-mère brandissait au premier éternuement.

Je la soupçonne d'avoir pris plaisir à lire Sylvain et Sylvette. Même si, comme Nam aujourd'hui, nous demandions à ce qu'elle nous relise le même livre, sinon le même passage cinquante fois. Encore ! Encore ! Encore !...

Inutile de dire que j'adorais ma grand-mère. Mais quand j'ai eu sept ans, ma mère a trouvé à redire à cette promiscuité. Parce qu'elle s'inquiétait de l'emprise de sa mère sur ses propres enfants ? Un peu Une question de décence et de convenances ? Sans doute. Mais surtout, ma mère en tenait pour une éducation à l'anglaise (elle combattait Sylvain et Sylvette en me lisant Kipling). Un garçon qui dort avec sa grand-mère : incompatible avec ses idées éducatives. Le petit mâle doit suivre un chemin rude pour devenir un homme...

Une chambre était libre : on m'y a expédié - paradis perdu. Pour faire passer la pilule, on m'a fait valoir qu'elle correspondait à un changement de statut : j'étais un grand maintenant. J'y ai cru. Les faux honneurs te feraient accepter n'importe quoi... et en l'occurrence, je n'avais pas le choix. 

Mais quel est le schéma en Thaïlande ?

La nuit, Fon se partage entre notre lit et celui de notre fille. Elle s'endort tous les soirs avec elle. Elle se relève au milieu de la nuit pour me rejoindre - mais vole au chevet de Nam dès qu'elle l'entend soupirer. Hors de question de la laisser geindre trois minutes avec l'espoir qu'elle se rendorme.

Les parents thaïs exigent des enfants une obéissance plus stricte que celle qu'on demande en Occident - parce que les parents savent, ils ont l'expérience. En revanche, ils ne se sentent absolument pas obligés de leur "apprendre ce que c'est, la vie", et leur enseigner, par exemple, qu'ils ne sont pas des enfants-rois. Et que les parents peuvent parfois désirer un peu d'intimité.

Personnellement, je trouve qu'exiger trop d'obéissance est absurde. Le principe d'une éducation qui enseigne aux enfants la maîtrise de soi, l'attente, la frustration me semble tout aussi idiot dès qu'il s'applique sans motif réel. Les seuls motifs de répression sont pour moi les dangers (jouer avec des ciseaux...) ou ce qui menace le bien-être ultérieur de l'enfant (ne pas se gaver à en être malade... et encore !) La bonne éducation ? Elle doit être enseignée et non imposée. Et doit venir du cœur, si possible.

Les parents thaïs se sentent dispensés d'émanciper leurs enfants. Ils ne se réjouissent pas de leur autonomie précoce et ne font rien pour les pousser hors du nid. Les parents occidentaux ont la phobie d'élever un Tanguy. Ils pensent que l'indépendance est un facteur de réussite dans la vie. Alors que les parents thaïs pensent que de solides racines familiales permettront à leurs enfants de mieux supporter l'adversité quand viendra le moment.

Mes pensées vont à tous ces enfants européens et américains qui dorment dans leur chambre, seuls - pour leur bien...et s'envolent du nid à vingt ans pour ne revenir qu'à contrecœur, à Noël ou à Thanksgiving... Tandis qu'à Bangkok, une fille de ma connaissance fait quatre heures de bus tous les samedis pour dormir chez ses parents...

La communauté de sommeil avec les enfants est-elle une règle en Thaïlande ? En tout cas ce n'est pas une obligation : il y a de l'espace dans les fermes. Fon me dit qu'elle dormait avec ses parents, sur le même grabat, avec son frère. "Comme ça, on se tient chaud, on se sent bien, j'aimais..."

Elle sait bien qu'il y a beaucoup de pères pédophiles en Thaïlande. Mais qu'y faire, il y aura toujours des méchants. Et le plaisir d'être en famille, n'est-ce pas le plus important ?

Fon a dormi avec ses parents jusqu'à l'âge de onze ans. Onze ans ! Je n'ai pas osé lui demander si elle les avait vus faire l'amour…

Qui sait le rôle de la promiscuité dans les relations familiales - promiscuité tellement honnie en occident ? Heureux ceux qui sont bardés de certitudes...

La toilette à la ferme : on apprend à s'asperger avec une coupelle dès le plus jeune âge.




dimanche 10 décembre 2017

Les vents en Thaïlande


La pointe des arbres salue... On m'a dit que je pourrai faire de la planche à voile en Thaïlande. C'était juste... du vent !

Non, il n'est pas dans mon intention d'étudier la pratique de la vesse dans le métro de Bangkok, ou le statut du pet dans les manuels de civilité thaïe - encore moins d'écrire un nouvel art du contrepet. Sujets qui présentent pourtant un intérêt et que je traiterai peut-être un jour.

J'ai juste remarqué un fait curieux, que tous les météorologistes connaissent par cœur j'imagine, et qui concerne le vent.

Ce fait, je l'ai vérifié sur Weather Underground. L'occasion de louer cet excellent site météo alimenté en données par des stations météo personnelles - d'où une très large couverture.


La page "10 jours" de Weather Underground pour Pimai, Thaïlande. On voit que les chances de neige sont basses.

En France, et de manière plus générale sous nos latitudes, les horaires du vent sont variables et irréguliers. J'ai vérifié à Nantes, à New York, à Berlin sur la décade à venir. Et aussi à Chicago où l'on observerait peut-être un léger renforcement du vent en milieu de journée - mais pas sûr. Renforcement que j'imagine dû à des échanges thermiques entre le lac Michigan et la mégapole.

En revanche, à Pattaya, à Korat, à Chiang Mai, à Phuket, à Bombay (Inde) ou à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), on observe un très net renforcement du vent en milieu de journée. Si bien que sous ces latitudes, on a un schéma constant et régulier sur 24 heures. Le graphe du vent sur dix jours ressemble à une succession de dents de requins (pas de dents de scie, parce que les dents de scie sont régulières).

Bordeaux : pas de rythme
Boston : intéressant parallélisme de chaque côté de l'Atlantique
Dakota (Illinois) : mou
Moscou : toutes ces villes du nord n'ont pas de rythme de vent. Peut-être un peu plus en été ?

L'explication est sans doute simple. Probablement un phénomène thermique. Avec une interférence des alizés ? D'ailleurs, en regardant attentivement, on constate que même dans les régions tempérées, midi correspond souvent à un petit renforcement du vent.

Je ne sais pas si je dois rapprocher mes dents de requin du vent solaire qu'on a l'été sur les côtes atlantiques : la différence de capacité à emmagasiner de la chaleur entre la terre et la mer aboutit à une différence de restitution de cette chaleur, avec :
- des airs plus chauds sur la terre pendant la journée (air qui monte et engendre une aspiration horizontale de l'air de la mer - donc vent qui souffle de la mer vers la terre)
- des airs plus froids sur la terre pendant la nuit : air qui se plaque au sol et se fait aspirer par le large  : aspiration horizontale de l'air vers la mer - donc vent de terre (vers la mer).


Boca Raton, en Floride : le rythme est nettement plus visible.
Nakhon Pathom, Thaïlande : les dents de la mer à 20 km

New Dehli, India : jolis crocs

Ici à Korat, j'observe les dents de requin. Un vent solaire pourrait-il agir à une si grande distance de la mer ? Au milieu de l'été, en France, le vent solaire se manifeste jusqu'à 200 km de la côte. Et à Chengdu, au beau milieu de la Chine et 2000 km des côtes, par 32° de latitude nord, le phénomène semble très atténué mais encore présent. La question reste ouverte.

Bref, en Thaïlande, il y a du vent entre 11h. et 14h. Le matin et le soir sont toujours paisibles et agréables... A midi, selon mes observations, on a rarement plus de 12 nœuds. Et pendant la saison touristique, décembre janvier février, encore moins.

Moins qu'en France ou Guadeloupe ! Funboarders s'abstenir...


vendredi 8 décembre 2017

Sons of a bitch !


Mon repas de ce soir ?

En ce moment, il y a du vent, et je vais régulièrement naviguer sur la retenue d'eau de Lam Chamuak, cet endroit désert, rural et maléfique qui me fascine (et dont j'ai déjà parlé ici et encore ici).

Chaque fois que nous empruntons la route de terre bien cabossée qui mène au lac, nous voyons cinq chiots qui vivent leur vie au milieu des champs de cannes, loin de toute habitation. Ce sont des animaux de bel aspect, d'allure sympathique. On ne voit pas leurs côtes. Ce qui est amusant, c'est qu'on dirait qu'ils ont eu cinq pères différents : sons of a bitch !

J'arrête le pick-up et j'approche. L'un, qui ressemble à un ratier, file à toute allure. Il en reste quatre. Le blanc pelucheux fait front et aboie courageusement. Encore dix mètres, le gris détale sur la gauche dans des fourrés. Cinq mètres, deux autres se précipitent en contrebas, dans une mare. Il ne reste que le gueulard. Il me regarde d'un œil où on lit la crainte, mais aussi une interrogation : sans doute le plus courageux, peut-être le plus intelligent ? En tout cas celui qui mériterait le plus d'être ramené à la maison.

- Il n'y a pas de maisons aux alentours. Ils ont sans doute été abandonnés, me dit Fon.
- C'est étrange ! Ils auraient pu les tuer à la naissance.
- Ah non !
- Mais est-ce qu'ils ne vont pas mourir de faim, livrés à eux-mêmes ?
- On n'a pas le droit de tuer les chiens en Thaïlande. Strictement interdit. Depuis très longtemps.
- Mais pourquoi ?
- C'est dans la loi… Autrefois, on mangeait les chiens ici.
- Par imitation des chinois ?
- Je ne sais pas qui a imité qui…
- Mais c'est quoi, le problème ? On mange bien les poules.
- Je sais, on mange les poules, les canards, les zébus, mais ce n'est pas pareils. Les chiens, on les a parce qu'ils gardent la maison.
- Et alors ?
- Ce serait cruel de les manger…

Elle a sorti le dictionnaire, parce que là, cruel, c'est vraiment un mot que je ne connais pas.

Voici une photo complètement con, que j'ai piquée sur Wiki : elle s'intitule vietnamese dog food. Mais si je t'avais pas dit, comment aurais-tu deviné que c'était du chien ? Par l'odeur de chien mouillé ? Ou le jappement plaintif quand tu croques ?

Il paraît que la religion bouddhiste n'est pas très favorable aux repas de chiens. Peut-être la raison pour laquelle la Thaïlande n'est pas connue par cet élément culturel - qu'on attribue aux chinois et aux vietnamiens. Mais d'après Wiki, il y avait des boucheries de chiens à Paris jusqu'au début des années 1900. Alors dans la poche, le mépris et l'invective.

Le vent souffle, le lac m'attend, il faut remonter dans le pick-up. J'aurais bien ramené le gueulard à la maison - avec qui je me sens en sympathie, va savoir pourquoi ! Mais il y a déjà quatre chiens à la ferme…

J'espère que tu n'as pas prévu de passer tout de suite à table. (Photo par Schwede66 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=24134448)




mardi 5 décembre 2017

La main de ton frère sur la bourse de ta soeur


La politique de la terre brûlée : un classique thaï...

Dans mon précédent post, j'évoquais les questions d'héritage à la campagne. Je me demandais si dans les familles pauvres, la terre n'était pas avant tout perçue comme un outil de subsistance personnel plutôt qu'un bien spéculatif. En fait, la différence est ténue, et tout peut facilement basculer. Comme le montre la suite de cette histoire - l'histoire de la famille de Fon.

On se rappelle que les parents sont morts et qu'il reste 5 frères et sœurs en âge de travailler. Deux vivent à Bangkok, un ancien moine et une recluse. L'un des fils restant exploite la terre de sa femme. Les deux autres, le père de Fon et sa sœur cadette cultivent les vingts acres de l'héritage.

En réalité, le père de Fon n'est pas propriétaire des dix acres qu'il cultive. Mais dans la famille, on est trop pauvre pour payer les frais de succession : ça fait donc dix ans que la terre appartient à un mort et qu'elle est cultivée par un des héritiers sans contestation ni sans contrepartie pour les autres - chacun se débrouille avec ce qu'il a, avec philosophie.

Ce que j'ai appris depuis, c'est que les dix autres acres appartiennent légalement à la sœur. Elle vivait avec sa mère et s'est occupé d'elle jusqu'à sa mort. Bien avant que le coût des frais d'enregistrement ne s'envolent, la mère a fait donation de cette terre à sa fille qui détient maintenant la chanote - le titre officiel de propriété.

Il y a deux ans, l'ancien moine est venu rendre visite à sa sœur rustique. Il lui a demandé si elle pourrait lui prêter sa chanote pour cautionner l'achat de sa maison à Bangkok. La sœur n'a pas pu lui dire non - le principe d'entraide est encore très vif ici. Mal lui en a pris. Le frère a acheté sa maison, et dit maintenant qu'il n'a plus d'argent pour payer sa dette.

Comme souvent, l'emprunt n'a pas été contracté dans une banque, mais chez un riche prêteur - l'usure est un sport en vogue en Thaïlande. Maintenant, le prêteur exige son argent, et peut s'emparer des terres sans problème à ce qu'il paraît.

Que va faire la sœur ? Elle n'a pas vraiment le choix. Elle va rembourser le prêteur.

Il semble qu'il soit assez commun de s'engager les uns pour les autres en Thaïlande. J'ai entendu parler d'autres affaires. Avec les embrouilles et résultats calamiteux dont l'histoire de cette famille donne un exemple parmi d'autres. Stupidité ? Respect outrancier de devoirs de réciprocité ? Difficile à dire. Ce que j'observe, c'est que le problème vient du frère urbain : la ville endroit d'amoralité et d'oubli des traditions ? Avec la main de ton frère sur la bourse de ta soeur...?

Balisé par un simple chapeau de clown, Sa Majesté le Riz prend l'air sur le bord de la route...


mercredi 29 novembre 2017

La terre de l'Isan et la généalogie de la misère


La récolte du riz : ambiance conviviale, mais je n'ai jamais entendu le chant des moissonneurs.

J'ai écrit dans mon post précédent que le père de Fon (ma compagne) possédait dix acres (quatre hectares) de terre à blé. C'est faux.

A qui peut bien appartenir une terre quand le propriétaire en titre est mort depuis dix ans ? C'est ce que je vais essayer de démêler.

A l'origine, la terre appartenait à la mère de Fon. Elle est morte après avoir eu huit enfants, six garçons et deux filles. Trois des garçons sont morts - l'un du sida que lui a transmis sa femme qui savait mais ne lui a pas dit, les deux autres d'accidents de la route - tribut à peine inhabituel d'une famille thaïe.

Il reste donc trois garçons et deux filles. Occupons-nous d'abord des filles (après un tirage au sort fait à l'aide d'une pièce non truquée afin de respecter l'égalité femme-homme et homme-femme).

L'une des deux filles vit solitaire à Bangkok, sans enfants. Elle ne veut pas entendre parler de la campagne et ne revient jamais à Donchompu. Elle se désintéresse donc totalement de la terre.

L'autre fille cultive dix autres acres qui appartenaient aussi à sa mère.

La sœur, avec son masque noir : le Zorro du champ de riz...

Pour les garçons, même schéma. L'un des fils est parti à Bangkok. Plus doué que les autres pour l'étude, il est devenu moine. Un peu plus tard, on l'envoie s'instruire en Inde. Là, il épouse une "femme qui a un point rouge sur le front" avant de revenir s'installer définitivement à Bangkok avec elle. Ils n'ont pas d'enfants. Il vient si rarement à Donchompu que Fon ne connaît pas sa profession. Enseignant, pense-t-elle, mais elle ne sait ce qu'il enseigne ni à qui.

Ce qui fait deux enfants à Bangkok sur les cinq survivants. Étonnant car ils auraient pu s'installer à Korat - quand même deux millions six cent mille habitants - à 38 km de Donchompu. Bangkok est distante de 280 km. La sin city of Asia attire même les populations autochtones ?

Bref, le professeur de Bangkok ne s'intéresse pas du tout à la terre. En revanche, le dernier frère s'y intéresse, mais il s'est arrangé autrement : sa femme est propriétaire, et c'est lui qui fait fructifier, sans réclamer quoi que ce soit à son frère ou à sa sœur qui exploitent la terre familiale.

Résultat, le père de Fon est le seul à cultiver les dix acres, et sans contestation. Ouf…

C'est la suite qui pourrait poser problème. Il y a bien des titres de propriété des vingt acres de la grand-mère. Le père de Fon en détient une partie, sa sœur l'autre. Mais la grand-mère est morte, il n'y a plus de propriétaire officiel.

La grand-mère avait avait hérité cette terre à une époque où une simple déclaration permettait l'octroi d'un titre de propriété. L'employé de l'amper (ou chef-lieu de canton) venait voir sur place, faisait quelques vérifications et l'affaire était faite.

Simple déclaration ? Ça semble trop facile… mais il aurait été imprudent de tricher dans un petit village. Imagine ce qu'il adviendrait d'un arnaqueur sous les faucilles des coupeurs de riz... pourrissant dans un fossé, moitié dévoré par les bêtes, retrouvé longtemps après... Même pour des terres laissées par un propriétaire sans descendance, des membres lointains de la famille ne les auraient pas laissées en jachère plus d'un mois : impossible de se faufiler sur des terres à l'abandon - ça n'existe pas.

Du gris et du vert à longueur de journée : une explication du goût des thaïs pour les couleurs criardes ?

Aujourd'hui, il faut obligatoirement passer par un juriste pour préparer les documents. C'est hors de portée des bourses de beaucoup d'héritiers potentiels. Alors le père de Fon continuera de cultiver la terre qu'il cultive depuis trente ans - une terre qui appartient à un fantôme. Et après sa mort, son fils Lamoun (le frère de Fon) pourra la cultiver. Et Fon elle-même si elle le souhaite.

En effet, les femmes peuvent prétendre aux mêmes droits que les hommes sur les terres et il n'y a pas de droit d'aînesse. J'ignore si le cas de la famille de Mai est banal. Mais apparemment, on s'arrange entre frères et sœurs, et la notion d'héritage est moins précise, comme celle de droit à faire valoir voire de propriété.

Il faut dire que le droit thaï ne prévoit pas de quotité disponible, puisqu'un parent n'a aucune obligation successorale vis-à-vis de ses enfants, il peut tout donner à qui il veut (sauf à son chien ou son chat - en tout cas cela ne s'est jamais vu). Et là, point besoin de passer par un juriste, un simple bout de papier signé et daté fait est reçu comme testament.

Qu'en est-il des maisons ? Ces (jolies) baraques en bois et en tôle ondulée ont toutes été fabriquées par leurs occupants. Difficile de leur en contester la propriété. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il existe une règle de droit qui permet de scinder la propriété de la construction de la propriété du terrain. A s'arracher les cheveux si on veut se porter acquéreur...

La maison de la tante - personne n'en conteste la propriété, sauf les moustiques !

Loin de moi l'idée de présenter sous un jour idéalisé les rapports de propriété dans la campagne thaïe. Toutefois, comme souvent dans les pays pauvres (je pense à l'Irlande d'autrefois), il existe une solidarité, survivre fait plus de sens que chicaner - et les pierres qu'on presse ne donneront jamais de jus. Ce qui n'empêche pas les jalousies et les haines - les O'Hara et les O'Timmins thaïs existent. La famille semble un tout petit peu épargnée. Non pas parce que les paysans thaïs seraient "meilleurs" que les paysans ukrainiens ou français, mais parce qu'ils ont une autre logique.

Toute chose appartient à qui sait en jouir, écrivait Gide. C'est un peu le principe de la logique thaïe : la terre appartient à qui la fait fructifier. A la limite, elle n'est pas considérée comme un bien immobilier (donc un objet spéculatif), mais comme un outil personnel de travail.

Et quand Fon et son frère seront morts (en admettant que le frère de Fon n'ait pas d'enfants, ce qui semble bien parti), ce sera ma fille Nam qui aura le droit de cultiver ces dix acres. Si elle n'en veut pas, il y aura toujours des enfants de cousins qui n'habitent pas très loin et qui prendront les terres - à bon droit. Car en Thaïlande, la culture du riz ne s'arrête jamais.

Bizarre, mais je la sens pas trop dans un champ de riz, Fon...


lundi 27 novembre 2017

Les tristes maths du riz




Ne jette pas ton mégot par la fenêtre, s'il te plaît !

Il y a comme une excitation qui parcourt ma campagne. La récolte du riz se termine. Des moissonneuses colorées montées sur des semis circulent un peu partout. On coupe la paille restante pour le fourrage des bêtes. Les femmes étendent le riz sur le sol pour finir de le sécher - tous les ans, les villages cimentent de nouvelles surfaces pour les cultivateurs. Sinon, c'est dans la cours de la ferme, et s'il le faut, carrément sur la route, je l'ai vu faire !

En rentrant de mon étang, je tombe sur un moulin communautaire (ou banal ? j'ai un doute) : une petite installation où les paysans apportent leur riz pour le faire battre. C'est gratuit, mais le propriétaire du moulin a droit de garder la balle (pour les animaux) et le reste de riz cassé par l'opération. Il n'en vivrait pas, il a d'autres métiers.

Dans l'amper  (l'arrondissement) où je me trouve, on ne fait qu'une récolte de riz par an : le climat est trop sec pour en faire deux comme du côté de Bangkok, bien plus arrosé.

Le père de Mai possède quatre hectares (10 acres). Le riz est de qualité variable selon les années, en fonction du climat et de la voracité des insectes. Quand il vend 12 ou 13 baht le kilo (non battu), il est content. Mais quand le riz est médiocre, les prix descendent à 8 ou 9 baht au kilo, soit 20 centimes d'euro.

Le séchage du riz - sinon, il sent mauvais

Il ne possède aucun équipement. Il doit donc faire appel à une moissonneuse qui lui prend 6000 bahts pour l'ensemble de sa terre. Et au camion du cousin qui prend 1200 bahts car les champs sont loin de la ferme. Ne t'inquiète pas, je traduirai en euros plus tard si tu es noyé.

Plus tard, il devra faire labourer les champs, ce qui lui coûtera 6000 baht - il suivra derrière la machine, accomplissant l'auguste geste du semeur. Il faudra aussi acheter du fertilizer, pour 5000 baht. Bien sûr, la semence est prise sur ses réserves - peut-être 200 kg.

Au total, les frais annuels s'élèvent à 6000 + 1200 + 6000 + 5000 sans compter le prix de la semence. Donc 18 200 baht, soit au cours arrondi de 1 euro pour 40 bahts, 455 euros. C'est 40% de l'ensemble de son revenu.

Elle a l'air flambant neuf. Mais regarde les chenilles : elle a déjà bien servi.

Car ses gains sur l'année ne monteront pas au delà de 30 000 bahts, soit 750 euros nets par an - 62 euros par mois, oui, tu as bien lu. Les mauvaises années, ses gains plafonnent à 20 000 bahts (500 euros). On est proche de la disette.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que cultiver le riz n'est pas pour lui un moyen de gagner sa vie, c'est le moyen de remplir son assiette. Le surplus est vendu quatre ou cinq fois par an - avec un cours du riz fluctuant et totalement imprévisible.

Après, il faut payer l'électricité et l'eau (non potable). Peu, mais encore trop pour le foyer. Il n'y a pas d'impôts, pas de taxes, pas de voirie, évidemment pas de chauffage - mais parfois une bouteille de gaz qui complète le feu de bois pour chauffer l'eau et cuire le repas.

Avec ce qui reste, le père de Mai nourrit sa femme qui s'occupe des bêtes et fait la cuisine. Autrefois, il fallait subvenir aux besoins de ses enfants. Maintenant, le fils a un travail à la ville à la DDE, et aide la famille.

Le père de Mai a un autre moyen de gagner un peu d'argent : les saillies de son zébu, à 500 baht la saillie (12 euros). C'est intéressant... dommage, le zébu ne va pas à radada tous les jours, loin de là !

Sinon, rien. Ils ne vendent pas les œufs de la ferme, ils les mangent. Ils trouvent du poisson en asséchant des mares - une fois par an. Le jardin produit quelques fruits, on se nourrit beaucoup de lianes, de feuilles - qui ne sont pas très bonnes.

C'est comme ça qu'on vit ici.

Le riz est omniprésent à table - comme autrefois le pain était la base sinon l'essentiel de tout repas français. Mai m'a préparé un plat exotique - pour eux et pour moi : de délicieuses pommes de terre au curry, accompagnées de riz. En thaï, pommes de terre se dit man-farang, qu'on traduira librement par "truc d'étranger".

dimanche 19 novembre 2017

Chassez les marchands du temple !



Selon les canons européens, ces paquets sont flashy, moches, cheap et tristounets.

Il y a en Thaïlande des petits magasins qu'on aurait autrefois appelé bazars en France. On y voit des statues de bouddha, des chapelets de fleurs à vocation religieuse. Mais ce ne sont pas pour autant des magasins de bondieuseries. Si on regarde bien sur la photo plus bas, on aperçoit des moustiquaires, une table pour enfant…

Dans ces bazars, on trouve des choses qu'on ne trouvera nulle par ailleurs au monde. Je vois que tu dresses l'oreille. Tu sens que je vais te livrer le secret de certaines raretés thaïes, des productions artisanales extraordinaires - trésors qu'il faudra précieusement rapporter en France comme la tête du Bouddha que tu as volée à Angkor Vat.

Non ! Ce sont des conglomérats de banalités. Des paquets qui contiennent des tas de petits trucs, enveloppés dans du plastique transparent ou des feuilles de bambou découpées et tressées. Mais ces paquets attirent l'œil, car ils sont ornés de gros nœuds jaunes ou roses.

Alors je m'arrête et je liste : du liquide vaisselle, des médicaments contre la toux, d'autres contre la douleur, de la tisane, un versoir en métal cuivré, du Nescafé, des cotons-tiges une boîte à savon et le savon qui va avec, de l'eau potable en bouteille (un quart), une lampe torche, des bâtonnets d'encens, des bougies, des brosses à dent, du dentifrice, des spirelles à brûler pour écarter les moustiques, des kleenex, du lait en boîte métallique, du chocolat à boire, des boissons au gingembre (hum... c'est pourquoi ?)

Aucun paquet n'est semblable à son voisin, et il y en a pour toutes les bourses, en gros de cent à trois cent baht, soit deux euros cinquante à sept euros cinquante : assez cher pour un porte-monnaie rural, qui laissera sortir vingt baht au wat lors d'une visite pieuse. 
- Alors c'est quoi ? Un kit de survie pour naufragé de rizière ?
- Presque. Ce sont des colis que les gens achètent pour offrir au temple.

Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.                          Ici, la porte est large.

Est-ce que le commerçant, du fait de la destination sainte du colis, renonce à faire des bénéfices particuliers et vend le paquet un prix décent, sinon bradé ? Je n'en sais rien, je n'ai pas fait le calcul du coût de la somme des objets achetés individuellement. Je sais que les populations locales ne le feront pas non plus. D'abord parce que souvent, dans les campagnes, on calcule avec difficulté. Ensuite parce qu'en Thaïlande, ce qui est, est, et n'est donc pas contestable, car tout ce qui est devient du fait même une institution (tu peux rigoler, mais il y a plusieurs années de Thaïlande derrière mon charabia). Enfin parce que discuter du prix d'un ex-voto, ça sent déjà le sacrilège.

Peut-être le commerçant profite-t-il de l'absence de contrôle pour fourguer tous ses vieux rossignols et produits en voie de péremption ? Ou non, peut-être qu'il participe à la ferveur populaire par une offrande d'autant plus méritoire qu'elle reste secrète ?

Déception. Selon Mai, c'est vendu plus cher que cela ne devrait, car ces produits qu'on offre au temple sont vraiment de qualité très médiocre. Tout vient d'un genre d'usine spécialisée dans la confection de ces paquets. Avec tout ce qu'on trouve au rabais. Et tant pis pour les moines.

Voici venir une femme au visage cuivré, complètement ridé par le soleil. Elle a à peine dépassé les cinquante ans. C'est ma voisine, la femme d'un cultivateur local dont le fils est mort - un accident de la route, évidemment, ils n'arrêtent pas de se tuer en voiture, ces cons, totalement bourrés au lao. Six mois se sont écoulés depuis la crémation au temple et la petite fête avec les voisins, plutôt source d'humiliation que de réconfort, car ils ne roulent pas sur l'or.

Elle passe devant le magasin et voit les paquets flashy. "Ce serait bien de faire tamboon", se dit-elle - tamboon, c'est une offrande propitiatoire : acheter des grâces pour la vie future.
"- Comme c'est joli..".

Alors elle ouvre le porte-monnaie où elle serre quelques billets de la sainte farce. Oui, en ajoutant les billets verts, elle en aura assez pour acheter le paquet à cent bahts. Elle entre dans le magasin, pleine de ferveur…

Je sais, c'est dans l'ordre des choses. Mais voir la médiocrité humaine dans tous ses états, l'exploitation de l'innocence, même pour une cause qui est loin d'avoir ma sympathie - ça me fait monter les larmes.